AÏKIDO À TOULOUSE AVEC FRANCK NOËL   

Cette rubrique se veut ouverte et sa vocation est d’accueillir diverses opinions et points de vue sur la pratique et l’enseignement de l’Aïkido ainsi que sur son actualité.
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VOYAGE




Chacun le sait, dans Aïkido, il y a DO: le chemin, la voie, le trajet, la trajectoire.
L' aïkidoka est donc un voyageur.
Faire de l'Aïkido, c'est cheminer.
Cette compréhension est, certes, un peu réductrice car dans le Do est aussi contenue l'idée de règle, de principe, d'ordonnancement: il s'agit donc plus exactement de cheminer à la fois en quête de principes et selon ces mêmes principes.
Mais laissons-nous porter, emporter par cette idée de voyage ...
Trajet, destination, retour...
Parlant du voyage moderne, tout est au service de la destination, et nous amène, de ce fait, à nier le trajet, ou, du moins, à le neutraliser: par la vitesse tout d'abord, qui en diminue la durée (mais qui en augmente la fréquence car on va plus souvent là où il faut moins de temps pour aller) mais aussi qui en aseptise le contenu. Le paysage n'existe plus, en avion comme en TGV ou en autoroute; les compagnons et compagnes de route nous tournent le dos au lieu de nous faire face, comme pour nous dissuader de lier connaissance; les gares, aéroports sont normalisés, afin de diminuer au maximum le dépaysement, l'imprévu, la rencontre originale ou tout effort d'adaptation... Le "progrès", la "modernité" s'attachent résolument à cette neutralisation du trajet, considéré non pas comme valant en tant que tel et méritant qu'on s'y attarde, mais comme une simple parenthèse qui doit laisser le voyageur identique à lui-même.
Nous sommes alors bien éloignés de l'image, sans doute abusivement chargée de romanesque ou d'illusions juvéniles, d'un Rimbaud en Abyssinie, d'un Ségalen en Chine, d'un Saint John Perse aux Amériques ou d'un Cendrars dans le trans-sibérien, poètes en voyage, poètes du voyage, du voyage intérieur, nourris tout autant de trajets aventureux et mouvementés, d'immobilité éveillée que de destinations colorées, qui font de leur vie, de leur oeuvre, un voyage initiatique dont les mystères sont à reformuler par chaque lecteur, par chaque voyageur qui se doit de les démêler avant de les mêler à son expérience, son vécu, bagage de sa vie.
Nous sommes également bien loin de ce que l'Aïkido suggère comme voyage. Car il est clair que la destination y est inaccessible tant elle est ambitieuse. On peut, certes, fixer un certain nombre de points de repère, étapes relativement identifiables, bornes sur lesquelles on s'appuie pour y reprendre son souffle avant de repartir sur le chemin; on peut définir des progrès à réaliser, formuler des objectifs qui, nécessairement ne seront qu'intermédiaires et transitoires et qui, bien vite, apparaîtront dérisoires et étriqués dès lors qu'on s'en approchera... Mais il faut bien s'approcher du mirage pour le voir disparaître et au moins cela a-t-il le mérite de susciter le mouvement.
Le trajet est donc la matière même du voyage Aïki, qui nous invite à nous émerveiller à chacun de nos pas; qui nous jette dans l'inconnu et l'étrangeté de la découverte de nous-mêmes dans le miroir des autres; qui nous oblige à rester attentif à chaque péripétie du parcours, à savoir négocier chaque chicane, chausse-trappe ou ornière; qui sait nous aider à résister à la tentation de nous asseoir au sommet du premier monticule venu ou de tourner en rond sur les sentiers balisés.
Le voyageur Aïki se nourrit de son trajet, sa pratique. Il s'y plaît, s'y contemple, voyage pour voyager. Il admire le paysage, apprend à connaître ses compagnons de route, repousse les limites de sa curiosité, se découvre aventureux, marcheur, résolu...
Mais cette valorisation du trajet veut-elle dire pour autant que, dans l'esprit de notre voyageur, la destination, pour lointaine et inaccessible qu'elle soit, importe peu, qu'elle n'est que prétexte et qu'elle pourrait être autre? Nous ne pouvons certainement pas aller jusque là, car c'est bien la destination qui détermine le profil des voyageurs, des compagnons de route, qui peuplent le quotidien. Le choix de la destination, même si elle reste mythique, est une composante essentielle de son voyage, car c'est elle, par l'attrait dont on la pare qui va nous tirer en avant, nous motiver pour continuer et donner un sens à nos efforts. Elle est notre orientation, notre perspective.
Elle va aussi, par les espérances qu'on place en elle, par l'idée que l'on se fait d'elle, induire notre comportement, notre moyen de transport, notre méthode.
Sans destination, le voyage serait vagabondage, il ne serait pas à l'abri des redites ni des retours en arrière, il lui manquerait cette tension vers l'avant qu'on appelle la quête. Du vagabond, en revanche, nous pouvons nous approprier le braconnage, cet art d'exploiter les interstices, de lire entre les lignes, de savoir profiter de toutes les ressources que le chemin met sous nos pas.
Et qu'en est-il du retour?
Peut-on envisager un retour, les bras chargés de présents, du voyage Aïki?
Il faudrait, pour cela, parvenir à la destination, en arpenter les labyrinthes en percer tous les mystères et en repartir, illuminé, initié pour éclairer et guider les autres dans leur quête. Comme le touriste de retour au pays qui distribue des cadeaux à ses amis et veut leur faire découvrir le monde en leur montrant ses photos...
La comparaison n'est pas très flatteuse...
Le Sensei serait-il cela?
Celui qui y est allé, qui a vu, qui sait et qui en est revenu et qui, depuis, rase son entourage avec la narration obligatoire de ses souvenirs au cours de soirées diapos interminables?
Nous n'y croyons guère... Nous le voyons plutôt en éclaireur, engagé sur la route dans la foulée d'un autre, parti devant pour déjouer quelques pièges, pour défricher quelque piste et faire partie lui-même du paysage. Nous le voyons plutôt, guetteur et marcheur, exercer son attention, son énergie et sa passion à tenter de maintenir cet alignement si fragile de tous ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent dans le souffle de la perspective, cette destination lointaine, mythique, inaccessible.



Franck NOEL



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